L’envolée des prix du carburant depuis fin février dernier a brutalement accéléré les arbitrages économiques des ménages et des entreprises en faveur des mobilités décarbonées.

L’envolée des prix du carburant depuis le 28 février dernier, corollaire des tensions au Moyen-Orient et de la fermeture du détroit d’Ormuz, a brutalement accéléré les arbitrages économiques des ménages et des entreprises en faveur des mobilités décarbonées. Les signaux sont convergents, qu’il s’agisse de la progression très forte des ventes de véhicules électriques neuf ou d’occasion ou encore du report modal vers le train entrainant une saturation sur certaines lignes, sur fond de sobriété de mobilité contrainte par ce choc d’offre.

La question qui peut être raisonnablement posée toutefois est celle de savoir si ces changements de comportements des acteurs économiques s’inscrivent dans un mouvement appelé à s’inscrire dans la durée ou si, tel un feu de Bengale, il s’éteindra lorsque les armes au Moyen-Orient se seront tues et que le détroit d’Ormuz aura été pleinement ré-ouvert à la navigation.

Nécessité fait loi (de sobriété) !

Comment les Français ont-ils réagi face à l’augmentation brutale du prix des carburants observée depuis fin février ? Pour ne prendre qu’un exemple, le SP95-E10 atteignait début mai les 2,038€ le litre, soit +32 centimes (+18,47%) par rapport au 27 février 2026 selon des calculs AFP repris par « Prix du baril ».

Face à ce choc, il est intéressant de relever 3 temps.

Le premier d’entre eux, au mois de mars 2026 durant lequel les Français ne réduisent pas encore leur consommation. Selon les chiffres de l’UFIP Énergies et Mobilités, les livraisons de carburants routiers en mars 2026 ont même été en hausse de 1,1 % par rapport à mars 2025, malgré l’envolée des prix croissante sur ce mois. Cette phase correspond à ce que les économistes appellent un comportement d’inertie de la demande : les ménages n’ont pas encore réorganisé leurs déplacements.

Les données publiées début mai montrent en revanche une inflexion spectaculaire à partir du mois d’avril : selon les déclarations faites par le ministère de l’Économie début mai, la consommation de carburants en France recule de 11 % en avril 2026 par rapport à avril 2025. Les livraisons de carburants routiers enregistrent une baisse de 9,1 % sur un an, qualifiée d’« inédite » par plusieurs observateurs du secteur. En prenant comme référence les douze derniers mois, la consommation totale de carburants routiers recule de 1,5 %, ce qui traduit une accélération récente de la tendance.

Troisième temps, celui d’un changement de comportement beaucoup plus marqué. Les données les plus récentes suggèrent en effet que la baisse se serait encore accentuée : entre le 1er et le 10 mai 2026, la consommation de carburants aurait chuté de 30 % par rapport à la même période de 2025. Sur les vingt premiers jours d’avril, les volumes de gazole étaient déjà en recul de 13,9 % par rapport à 2025.

Véhicule électrique : le point de bascule est-il atteint ?

L’augmentation brutale des prix du carburant s’est accompagnée d’un autre mouvement, à savoir l’explosion des ventes de véhicules électriques, qu’ils soient neuf ou d’occasion sur les derniers mois.

Ainsi, le nombre de véhicules électriques immatriculés en France entre janvier et avril 2026 a enregistré une hausse de près de 50%, passant du chiffre de 100 000 sur la même période observée en 2025 à 148 302. Sur le seul mois d’avril, les ventes de véhicules 100% électriques se sont élevées à 40 429, soit une hausse de plus de 42% par rapport aux ventes enregistrées en avril 2025.

Cette croissance des ventes de véhicules électriques neufs est d’autant plus notable qu’elle s’inscrit dans un contexte d’atonie du marché automobile des véhicules particuliers entre janvier et avril 2026 (-1,6%), selon les données communiquées par la Plateforme Automobile (PFA).

Cette même évolution s’observe pour les ventes de véhicules électriques d’occasion qui enregistrent une croissance de +62% en avril 2026 en référence au mois d’avril 2025. La part de marché des véhicules électriques d’occasion s’est établie à 6,1% en avril 2026 contre 3,3% en avril 2025.

Même si l’effet « Ormuz » mérite d’être nuancé au regard de la période de référence, les ventes de véhicules électriques d’occasion ont cru de 27% sur le premier trimestre 2026, en référence à celui de 2025.

Cette tendance est-elle à même d’accélérer le calendrier d’électrification du parc de véhicules automobiles en France et servir ainsi les objectifs de la stratégie nationale bas carbone (SNBC 3) ? Pas vraiment, le basculement total n’intervenant pas avant les années 2045 – 2055, même dans un scénario d’accélération très forte.

L’erreur serait en effet d’extrapoler les ventes actuelles de véhicules électriques au parc roulant, en ne distinguant pas les flux (les ventes annuelles) des stocks (les 40 millions de véhicules déjà en circulation).

Même si 100 % des voitures neuves vendues demain étaient électriques, il faudrait encore remplacer progressivement les dizaines de millions de véhicules thermiques existants. Or, les Français conservent leurs voitures de plus en plus longtemps – une voiture reste fréquemment en circulation entre 15 et 20 ans – l’âge moyen du parc dépassant 11 ans.

Exerçons-nous à un calcul simple.

Selon les données publiées par le Service de la statistique publique de l’énergie, des transports, du logement et de l’environnement (SDES), la France comptait au 1er janvier 2025 39,7 millions de voitures particulières en circulation. Le renouvellement annuel est de l’ordre de 2 millions de véhicules.

Au 1er janvier 2025, 95 % du parc roulant français restait thermique ou hybride thermique. Les véhicules 100 % électriques représentaient encore seulement 2,9 % du parc roulant à cette même date, soit environ 1,2 à 1,3 million de voitures. Parallèlement, plus de 1,5 million de véhicules zéro émission circulaient déjà en France fin 2025.

Supposons qu’à partir de 2035, quasiment toutes les ventes neuves de véhicules porteront sur des véhicules électriques, en application de l’objectif fixé par la réglementation européenne.

Dans ce cas :

  • 2035 : le parc reste majoritairement thermique ;
  • 2040 : l’électrique pourrait représenter entre 40 et 60 % du parc ;
  • 2045 : l’électrique deviendrait largement majoritaire ;
  • 2050 : le thermique deviendrait marginal.

Cette fourchette est cohérente avec plusieurs travaux prospectifs de RTE et de la filière automobile. Le gestionnaire du réseau électrique travaille d’ailleurs sur des hypothèses où les véhicules électriques représenteraient environ 95 % du parc automobile français à l’horizon 2050.

Un report modal vers le train observé… mais durable ?

Sobriété et regain d’intérêt pour le véhicule électrique ne sont pas les seuls effets observés en matière de changement de comportements des ménages.

Le fait le plus intéressant est que la baisse de consommation de carburants intervient au moment où les ventes de billets SNCF auraient augmenté 14 % en avril 2026 par rapport à avril 2025, ainsi que celles de billets TER de 12% sur cette même période de référence. Des chiffres à considérer avec précaution, notamment pour les ventes de billets SNCF en mars – avril, le mois de mai 2026 avec ses 4 jours fériés ayant été cette année particulièrement favorable aux escapades de tous bords. Sans avoir valeur de preuve, ces chiffres peuvent être interprétés comme un indice convergent du changement de comportement des ménages.

Vers une mobilité de souveraineté en réponse à nos vulnérabilités géopolitiques

Paradoxalement, le choc géopolitique provoqué par l’escalade militaire au Moyen-Orient semble avoir accéléré certains changements de comportement que plusieurs années de politiques publiques nationales et européennes peinaient encore à produire à grande échelle.

A l’observer de plus près, ce phénomène ressemble toutefois moins à une simple transition énergétique qu’à ce qu’il est possible d’appeler une substitution accélérée sous contrainte géopolitique. La France demeure en effet dépendante des importations pour l’essentiel de sa consommation pétrolière, exposant directement ménages et entreprises aux tensions géopolitiques affectant les grands axes maritimes mondiaux.

Autrement dit, ce ne sont pas uniquement les motivations climatiques qui semblent aujourd’hui pousser les ménages vers la réduction des déplacements, le véhicule électrique, le covoiturage ou encore le train.

La sécurité énergétique, la prévisibilité des coûts de mobilité et la réduction de l’exposition aux chocs géopolitiques deviennent des moteurs au moins aussi puissants que la décarbonation.

La fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas seulement fait monter les prix ; elle a révélé une fois encore nos vulnérabilités géoéconomiques contre lesquelles le véhicule électrique et le train sont perçus comme des moyens de les réduire et de gagner en souveraineté en matière de mobilité.

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Cet article est republié à partir du Journal du Net

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