Le 12 octobre 2021, Emmanuel Macron annonçait le lancement du plan France 2030, avec à la clé 30 milliards d’euros investis sur la période dans dix domaines stratégiques clés : réacteurs nucléaires de petite taille, hydrogène vert, décarbonation de l’industrie, véhicules électriques et hybrides, avions bas carbone, alimentation saine et durable, biomédicaments, industrie culturelle et créative, le spatial et les fonds marins.

Objectif de ce plan : réindustrialiser la France et développer les capacités d’innovation technologiques face à des besoins croissants.

Dans un article récent, j’indiquais que l’un des angles morts de ce plan était la sobriété. Autrement dit, ce plan se fonde sur l’hypothèse implicite que la réponse à la crise écologique est d’abord technologique et que les modes de vie dans le futur resteront inchangés par rapport à aujourd’hui.

L’angle mort de la sobriété

Pourquoi la réponse technologique est-elle insuffisante face à la crise écologique ? Un rapport récent de l’agence environnementale européenne (EEA), intitulé growth without economic growth, indiquait, qu’au plan mondial, on n’observait aucun découplage entre la croissance économique et l’empreinte matérielle. Autrement dit, la consommation de ressources augmente au même rythme que celui du PIB. Le rapport conclut que ce découplage est hautement improbable avec le modèle économique dominant, intensif en besoins matériels.

A cet égard, les technologies « vertes » ne sont pas la solution car, même si elles n’utilisent plus de ressources fossiles, elles consomment d’autres ressources, notamment matérielles, parfois en quantités supérieures à celles des technologies qu’elles remplacent. Ainsi, il faut extraire 10 tonnes de matières pour fabriquer un véhicule électrique, davantage que pour un véhicule thermique équivalent, sans compter les matériaux nécessaires à la fabrication des routes, des parkings, des bornes et des infrastructures nécessaires à leur fonctionnement.

Modérer la croissance sans fin de la production de biens matériels et des besoins est devenu une nécessité. C’est précisément l’objet de la sobriété. Celle-ci consiste à modérer autant la consommation que la production afin de réduire l’empreinte environnementale, et en particulier matérielle (consommation de ressources) qui leur sont associées.

Une notion qui sort de la marginalité

Dans le débat public, la notion commence à trouver sa place. Elle est désormais moins systématiquement assimilée à la décroissance, cet épouvantail qui est régulièrement brandi par les tenants d’un modèle productiviste pour disqualifier toute démarche alternative au système productif et de consommation dominant.

Les réflexions se développent pour inventer les manières de consommer moins et mieux. Cela passe à la fois par un travail d’éducation mais également par la production de nouveaux imaginaires où l’achat de produits de seconde main, reconditionnés ou réparés, ou encore la location et le partage ne sont plus dévalorisés mais sont, au contraire, considérés comme des actions positives.

Conscients de ces évolutions sociales de fond, certains producteurs et distributeurs essayent de tourner progressivement le dos à la croissance des ventes de produits ou technologies neuves sur lesquels ils sont traditionnellement évalués. Certains ont compris l’avantage qu’ils pouvaient tirer à développer ces activités de services dès lors qu’elles sont adossées à des pratiques d’éco-conception pour allonger la durée de vie des produits et des infrastructures, faciliter leur réparation et permettre des usages intensifs.

Transition(s) 2050, la sobriété comme utopie rationnelle

Preuve que le thème de la sobriété sort de la marginalité, il a été mis à l’agenda des politiques publiques par l’Ademe dans son récent rapport Transitions(s) 2050. Ce rapport résulte d’un travail collectif mené pendant 18 mois par les équipes de l’agence publique.

Le contenu, proche du design fiction, est original. Il ne ressemble pas aux exercices traditionnels de prospective où l’on prolonge les tendances du passé. Il s’est agi, au contraire, d’imaginer, de mettre en récit et de chiffrer quatre scénarios volontairement très contrastés pour un monde neutre en carbone.

Parmi ces quatre scénarios, les deux premiers s’appellent ainsi « générations frugales » et « coopérations territoriales », soulignant que la demande de sobriété et une production locale au plus près des besoins correspond aux aspirations d’une partie de la population, notamment des plus jeunes. Dans ces scénarios, l’Ademe imagine non seulement une frugalité choisie mais également contrainte : réduction de la consommation de viande, limitation forte de la construction neuve et de la mobilité, développement des low tech.

Point important : l’Ademe souligne que les deux scénarios n’impliquent pas de décroissance de l’activité économique ou des emplois mais un redéploiement de celles-ci. Certaines activités, comme la fabrication de biens matériels neufs diminueront ; d’autres activités de services, intensives en emplois, prendront le relais. Ainsi, l’agroécologie ou la production de biens plus durables associés à des stratégies de service (réparation, réemploi, économie de fonctionnalité, économie du partage) sont à la fois génératrices d’emplois locaux et d’activités économiques avec une empreinte écologique réduite.

Le travail mené par l’Ademe correspond à ce que nous avons appelé avec Joël Ntsondé, dans un article récent, une « utopie rationnelle », c’est-dire la production d’un récit imaginaire mais de l’ordre du réalisable, auquel est associée une démarche rationnelle visant à en évaluer les conditions et les conséquences plausibles. La fabrication de telles utopies a été une constante de la modernité depuis les Lumières. Sans utopies, il n’y aurait eu ni chemins de fer, ni conquête du ciel ou de l’espace. Ce sont elles qui permettent de mobiliser les énergies et de transformer le monde.

Au lieu des utopies technologiques, construisons désormais l’utopie de la sobriété et celle d’une société de post-croissance pour que les activités économiques et sociales deviennent écologiquement soutenables.

Cet article est republié à partir d’Alternatives économiques.

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